La taille des pierres précieuses est une étape cruciale, souvent décisive, lors de la réalisation d’une pièce de joaillerie et de haute joaillerie. Mais que savez-vous réellement sur ce métier à la croisée de l’artisanat, de la science et du luxe ?
Victoria Raynaud, Martin Viala, Thibault Leclerc et Pierre Burrus sont lapidaires. Ils mettent leur savoir-faire au service de négociants, de grandes maisons de joaillerie, de manufactures horlogères ou de clients privés, et racontent avec passion toutes les facettes d’un métier qui sait conjuguer tradition, innovation et transmission.
Lapidaire, un métier au cœur du négoce
Lorsqu’on évoque le métier de lapidaire, l’image la plus répandue est celle d’un artisan façonnant, avec une précision chirurgicale, les facettes qui donneront à une pierre tout son éclat et sa vivacité. Comme si sa mission se limitait à cette étape unique de la chaîne de création.
En réalité, son savoir-faire intervient à différents stades : du sciage au polissage, en passant par le préformage ou le facettage. Le lapidaire peut même être sollicité à nouveau si la pierre se casse ou se raye lors de l’étape du sertissage ou du polissage.
Mais son rôle ne s’arrête pas là : il peut aussi être indispensable dans le négoce. Dans certains pays producteurs, la législation interdit l’exportation des pierres brutes. Seules les pierres taillées peuvent être commercialisées. Facetter ou polir une gemme — parfois même légèrement — deviennent alors une étape incontournable pour conclure une transaction.
Ainsi, contre toute attente, le lapidaire s’impose comme un maillon clé de la chaîne d’approvisionnement. En Suisse, les ateliers de lapidaires vont même plus loin : ils jouent le rôle d’intermédiaires dans le négoce, en fournissant directement les maisons de joaillerie, sans être ni miniers, ni négociants.
L’importance de la technique et du geste
Dans l’univers des arts joailliers, une grande maîtrise technique est à l’origine de tous les savoir-faire d’excellence. Le métier de lapidaire ne fait pas exception : il ne repose pas sur une méthode unique, mais sur une pluralité de techniques adaptées à chaque pierre et à chaque usage. Tailler un diamant ou une pierre de couleur ne requiert ni les mêmes outils ni les mêmes gestes.
Ce qui est frappant dans le discours de Victoria Raynaud, Martin Viala, Thibault Leclerc ou Pierre Burrus, c’est que chacun d’eux a développé une expertise singulière.
Victoria Raynaud consacre une large part de son activité à la taille de pierres destinées à l’industrie horlogère, travaillant des gemmes de très petit calibre. Martin Viala s’est spécialisé dans les pierres de centre, parfois de dimension importante. Thibault Leclerc, formé à la taille du diamant, met aujourd’hui ses 17 ans d’expérience au service de la taille de pierres de couleur pour la joaillerie et l’horlogerie, tout en proposant un service de retaille pour redonner éclat aux gemmes accidentées ou usées. Pierre Burrus, en cours d’apprentissage, concentre son travail sur le diamant.
En croisant leurs approches et leurs spécialités, ces lapidaires révèlent la richesse et la diversité d’un métier dans lequel la technique est indissociable de l’excellence.
Parmi les différentes techniques de taille, la méthode suisse est l’une des plus courantes. Utilisée principalement pour les pierres de pavage destinées à orner les lunettes de montres Swiss made, cette taille consiste à produire, la plupart du temps, des pierres de forme trapèze avec des contraintes de dimension particulièrement strictes. Pour satisfaire cette exigence, l’industrie suisse a développé des machines de taille spécifique communément appelées « machines suisses ». L’une des particularités de cette méthode est que les pierres sont taillées d’après plan, à la différence par exemple de la technique française où la pierre est travaillée directement sur le bijou de manière à en épouser parfaitement les contours. La « technique française », dite de l’ajustage, est basée sur l’utilisation d’un outil traditionnel : le bâton mécanique, une invention typiquement jurassienne, aujourd’hui utilisée dans le monde entier.
D’autres techniques existent, mais sont parfois moins répandues, car plus lente ou plus complexe. L’enjeu pour chaque lapidaire est de trouver la technique qui lui convient et qui lui permettra de révéler son plein potentiel artistique. Martin Viala a par exemple commencé à travailler selon la technique américaine, c’est-à-dire sur une machine inventée aux USA, mais rapidement, il réalise qu’il est frustré par la méthodologie d’utilisation complexe qu’exige cette méthode et se tourne vers une machine srilankaise. Beaucoup plus à l’aise avec cette technique, il gagne en dextérité et maîtrise mieux son geste. La plupart des lapidaires restent ensuite fidèles à la technique à laquelle ils se sont formés.
Créativité & Styles
Qu’il s’agisse de tailler un brut ou de retailler une pierre déjà facettée, le lapidaire développe au fil de sa pratique un sens artistique qui lui permet de déterminer les proportions idéales pour révéler l’éclat d’une gemme, ou la forme la plus adaptée pour mettre en valeur ses zones de couleur.
La diversité des styles de taille présents sur le marché illustre la créativité que requiert ce métier. S’il est souvent difficile, en observant une pierre, d’identifier avec certitude la technique ou les outils utilisés, il est en revanche possible, grâce au style, de déduire le lieu de taille, souligne Victoria Raynaud. Par exemple, une double couronne de facettes doublées est typique du style srilankais, même si l’on peut occasionnellement retrouver ce type de taille jusque dans les ateliers parisiens.
Le style et la taille des pierres précieuses répondent toujours à un même objectif : satisfaire la demande du client. Mais selon que la commande émane d’un négociant ou d’un joaillier, les priorités diffèrent. Là où le marchand cherchera avant tout à conserver le maximum de poids, une grande maison de la place Vendôme privilégiera la meilleure couleur ou la brillance la plus éclatante.
Depuis quelques années, de nouvelles écoles de pensée ont émergé dans le monde lapidaire avec l’apparition de tailles dites « non-standard » ou « non-habituelles ». Mais est-il réellement envisageable de proposer à un client une forme atypique ?
En France et en Suisse, les tailles classiques demeurent largement privilégiées. À l’inverse, aux États-Unis, les tailles non-conventionnelles trouvent un meilleur accueil, notamment lorsqu’elles permettent de conserver plus de poids qu’une taille traditionnelle.
Pour Thibaud Leclerc, qui collabore principalement avec de grandes maisons de joaillerie, proposer des tailles fantaisistes est presque mission impossible, surtout lorsqu’il s’agit de pierres importantes. Martin Viala, en revanche, bénéficie d’une clientèle d’acheteurs privés en quête de singularité. Avec eux, il peut régulièrement explorer des formes originales qui sortent de l’ordinaire.
Apprentissage & Transmission
Si l’apprentissage du métier de lapidaire est particulièrement long et exige plusieurs années de pratique avant d’acquérir une maîtrise totale, le plus décourageant pour les jeunes talents est la disparition progressive des filières de formation en France et en Suisse. Aujourd’hui, en Suisse, plus aucune école spécialisée n’enseigne cet art joaillier ancestral. Thibaut Leclerc est d’ailleurs le dernier lapidaire à avoir obtenu son diplôme en Suisse, il regrette qu’aujourd’hui les futurs lapidaires n’aient pas d’autre option que de « se former sur le tas ». L’unique voie d’accès au métier est d’entrer en apprentissage auprès d’un professionnel, ou d’investir dans une machine de taille et de se former en autodidacte. C’est d’ailleurs la voie qu’a emprunté Martin Viala, qui a pu compter sur les conseils et la bienveillance d’amis lapidaires durant ses années d’apprentissage en solitaire. En France, il existe encore un CAP Lapidaire avec spécialisation diamant ou pierre de couleur. L’Institut de Bijouterie de Saumur et quelques rares écoles à Paris et Lyon proposent cette formation.
La rareté des filières d’apprentissage engendre un recul de la profession inévitable et une perte de savoir-faire préjudiciable pour l’ensemble du secteur joaillier. Aujourd’hui, face à la pénurie de lapidaires, la demande suisse ne peut être pleinement satisfaite et une grande partie des pierres est renvoyée en Asie pour y être taillée. Toutefois, dans le domaine de la haute joaillerie, les gemmes destinées aux créations les plus prestigieuses continuent d’être travaillées à Paris.
Voyager est aussi une excellente façon de perfectionner sa technique. Aller à la rencontre de confrères à l’étranger permet de découvrir des méthodes inédites, parfois inconnues ou non enseignées en Europe. C’est ainsi qu’au cours d’un séjour à Madagascar, le lapidaire lyonnais Martin Viala a découvert une technique de polissage originale appliquée au quartz — une approche dont il n’aurait jamais soupçonné l’existence.
Pour ceux qui n’ont pas l’opportunité de parcourir le monde, les foires et salons spécialisés offrent également un espace privilégié d’échanges. Ces rendez-vous internationaux permettent non seulement de s’ouvrir à l’univers du négoce, mais aussi de provoquer de riches partages de savoir-faire entre professionnels venus des quatre coins du globe.
Nos remerciements à :
Victoria Raynaud, Lapidaire et Gemmologue
Martin Viala, Lapidaire et Gemmologue
Thibault Leclerc, Lapidaire et Gemmologue
Pierre Burrus, Lapidaire et Gemmologue
Chloé Picard, Gemmologue
Marie Chabrol, Gemmologue, historienne et journaliste
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