Les Diamants de Golconde
L’Inde occupe une place unique dans l’histoire de la joaillerie, et plus encore Golconde, cette région du Deccan d’où furent extraits des diamants légendaires tels que le Koh-i-Noor, le Great [...]
today9 May 2025
Written by: Justine Lamarre
En 1984, le Musée des Arts Décoratifs inaugure l’exposition Les Fouquet, bijoutiers et joailliers à Paris 1860-1960, consacrée à l’une des familles les plus emblématiques de la joaillerie parisienne de la fin du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle. Son succès marque un tournant : il ouvre la voie à de nouveaux projets muséaux et à l’émergence d’un phénomène inédit : l’organisation de grandes expositions dédiées aux joailliers à Paris, Londres ou Genève.
Pourtant, il faut rappeler qu’à la fin des années 1960 et jusqu’au milieu des années 1970, les institutions mettaient surtout en avant le bijou moderniste. Les années 1980 signent au contraire le retour en force du bijou ancien au musée. Pourquoi ? À une époque où ces bijoux étaient jugés « passés de mode », beaucoup étaient démontés pour leurs pierres, puis détruits. Une prise de conscience émerge alors : et si ces bijoux racontaient, à leur manière, une autre histoire des arts joailliers ? Dès lors, ces pièces de joaillerie et d’orfèvrerie acquièrent une nouvelle dimension : elles ne sont plus seulement des ornements, mais deviennent des objets de patrimoine.
The Jewellery of René Lalique (1987), Boucheron, 130 années de création et d’émotion (1988), L’Art de Cartier (1989)… À la fin des années 1980, les expositions monographiques se succèdent et rencontrent un immense succès. En 1989, la première rétrospective consacrée à Cartier au Petit Palais bat même un record d’affluence avec plus de 260 000 visiteurs. Les années 1990 confirment cet engouement avec des expositions devenues inoubliables : Van Cleef & Arpels au Palais Galliera (1993), Un diamant dans la ville : Jean Schlumberger (1907-1987) au Musée des Arts Décoratifs (1995), ou encore Chaumet Paris, deux siècles de création au musée Carnavalet (1998).
Depuis les années 2010, plusieurs grandes expositions de bijoux ont de nouveau enregistré des records de fréquentation. Pour Vanessa Cron, ce succès n’a rien de surprenant : voir des bijoux anciens ou des pièces d’exception reste aujourd’hui un privilège rare. Avant leur entrée au musée, la seule façon d’en admirer était de fréquenter les ventes aux enchères, les boutiques de joailliers ou les antiquaires spécialisés.
Ce succès s’explique aussi par l’aura de mystère qui entoure la joaillerie : pour beaucoup, les bijoux appartiennent à un monde secret et inaccessible, éloigné de la vie quotidienne, tandis que les filières de formation elles-mêmes demeurent largement méconnues.
En 2022, Fred organise sa première exposition rétrospective au Palais de Tokyo. Comme s’en souvient Lisa Jasinski, responsable du Patrimoine de la maison, tous les billets furent écoulés en seulement deux jours, avant même le lancement de la campagne de communication ! Intitulée Fred, Joaillier créateur depuis 1936, cette exposition marque un tournant décisif pour la maison : la création de son propre département Patrimoine. Jusque-là, Fred ne disposait pas d’archives structurées. Le projet d’exposition a donc été l’occasion d’entreprendre un véritable travail de mémoire et de constituer un fond patrimonial.
Cet exemple illustre parfaitement la double portée des grandes expositions de joaillerie : elles offrent au grand public l’opportunité d’enrichir ses connaissances, tout en permettant aux maisons de redécouvrir leur propre histoire et de réveiller des pans parfois oubliés de leur passé.
Si elles rencontrent toujours un vif succès auprès du public, les expositions de bijoux demeurent relativement rares, surtout en comparaison des expositions d’art moderne ou d’art contemporain, souligne Vanessa Cron. Mais, puisque le bijou fascine tant, pourquoi ne pas en organiser davantage ?
Parce qu’elles sont extrêmement coûteuses, prévient Mathieu Rousset-Perrier, conservateur au Musée des Arts Décoratifs à Paris, en particulier pour des raisons d’assurance. Particulièrement volatile, un bijou volé peut être démonté, fondu, transformé… Et disparaître à jamais !
À cela, s’ajoute une autre réalité : les conservateurs spécialisés dans le bijou sont rares. Monter un tel projet implique donc de mobiliser une équipe pluridisciplinaire — historiens, gemmologues et curateurs indépendants — capable d’apporter une expertise à la fois scientifique et patrimoniale.
Ces dernières années, face aux contraintes rencontrées par les institutions muséales, les maisons de joaillerie se sont imposées comme de véritables acteurs institutionnels en organisant elles-mêmes de grandes expositions. Conçus comme des opérations de communication, ces événements permettent aux grandes signatures de la place Vendôme de faire vivre leur patrimoine tout en renforçant le lien avec leurs clients.
La préparation d’une exposition offre aussi l’occasion de voir réapparaître des pièces oubliées ou non répertoriées dans les archives. Les prêteurs — qu’il s’agisse de particuliers, de collectionneurs ou de marchands — se mobilisent généralement avec enthousiasme.
En 2020, la maison Fred a ainsi lancé une campagne aux allures de jeu de piste, intitulée Fred cherche Fred, invitant les propriétaires de pièces anciennes à se manifester. Comme le raconte Lisa Jasinski, des centaines d’e-mails parvenus instantanément lui ont permis de sélectionner plusieurs pièces inédites pour l’exposition.
Mais en quoi une exposition consacrée à un grand joaillier diffère-t-elle selon qu’elle est organisée par une institution muséale ou par une maison de joaillerie ?
Pour Mathieu Rousset-Perrier, la réponse est claire : le musée porte un nouveau regard. Il permet au bijou de s’émanciper du storytelling de la marque. L’objet n’est plus seulement présenté comme le produit d’un créateur, mais comme une œuvre d’art à part entière, susceptible de devenir une source d’inspiration ou une influence pour d’autres designers.
C’est dans cet esprit que le Musée des Arts Décoratifs fut l’un des premiers musées à recevoir d’importantes donations de joailliers tels que Fouquet ou Vever, inscrivant le bijou dans une histoire plus large, celle du patrimoine artistique universel.
Pour Vanessa Cron, les expositions consacrées aux bijoux adoptent généralement une scénographie très codifiée, héritée du style muséal traditionnel. Du parcours des visiteurs à l’éclairage, en passant par l’agencement des vitrines, on retrouve d’une exposition à l’autre les mêmes standards, familiers au public.
Dans le cas d’une première exposition patrimoniale, comme Fred, Joaillier créateur depuis 1936, s’appuyer sur ces codes scénographiques constitue une manière efficace d’offrir au visiteur une rétrospective claire, lisible et immédiatement reconnaissable.
Si la manière d’exposer le bijou est si essentielle, c’est parce qu’elle conditionne aussi la façon de le comprendre, souligne Mathieu Rousset-Perrier. La scénographie doit permettre d’apprécier pleinement le travail des artisans et créateurs. Le visiteur attend non seulement de voir le bijou de face, mais aussi d’en découvrir le revers, de comprendre comment il s’articule, se transforme ou se détache. C’est cette part souvent secrète du bijou que les musées rendent visible, nourrissant la fascination du public.
Pour les conservateurs et curateurs, la disposition des pièces et le choix des socles sont donc stratégiques : chaque bijou doit être placé à la bonne hauteur pour que le regard soit juste, et à la distance idéale du fond, afin d’en révéler toutes les subtilités.
Autant que le montage sur socle, l’éclairage est décisif, qu’il s’agisse de celui des bijoux, des documents d’archives ou des dessins. La conservation préventive impose souvent un éclairage tamisé, notamment pour les gouachés et dessins préparatoires. Lors de l’exposition organisée par Fred au Palais de Tokyo en 2022, Lisa Jasinski a choisi de contourner cette contrainte en présentant des fac-similés d’esquisses, permettant ainsi d’utiliser une lumière beaucoup plus intense.
La question de la luminosité passionne aussi Mathieu Rousset-Perrier, qui rappelle qu’avant l’invention de l’électricité en 1879, les bijoux du soir étaient conçus pour être portés sous une lumière tamisée et mouvante. Un éclairage au gaz, par exemple, produisait des flammes bleutées qui influençaient directement la perception du bijou. Or, cette dimension matérielle et vivante des pièces de joaillerie, lorsqu’elles sont portées, n’est que rarement retranscrite dans les expositions actuelles. Comprendre le bijou, c’est aussi comprendre comment il interagit avec son support : le corps, les vêtements ou les cheveux.
Pour Vanessa Cron, cette matérialité du bijou, perceptible uniquement lorsqu’il est porté, est un signal fort : il est temps de repenser l’approche des expositions de joaillerie. Imaginer des formats capables de recréer cette expérience sensorielle ouvre la voie à une dimension expérientielle particulièrement puissante.
Un exemple marquant fut la première exposition publique consacrée à JAR en 2013 à la Somerset House de Londres : plongés dans le noir total, les visiteurs découvraient les 400 pièces du joaillier à la lumière d’une simple lampe de poche. Totalement inédite par sa scénographie, cette exposition a ouvert la voie à la possibilité de créer de l’interactivité avec les visiteurs.
Autre expérience emblématique : Paris, Capitale de la perle, exposition organisée par l’École des Arts Joailliers. Dès l’entrée, les visiteurs étaient invités à plonger leurs mains dans une vasque remplie de perles. Ce contact avec la matière permettait une approche sensorielle, mais également auditive, le mouvement de la matière provoquant un son particulier. Et si, à l’avenir, la valorisation du patrimoine joaillier passait par l’organisation d’expositions qui permettent de voir, de toucher et d’écouter la matière ? C’est l’une des pistes de réflexion qui anime Vanessa Cron et Elise Gonnet-Pon.
Aujourd’hui, grâce aux nouvelles technologies et à l’intelligence artificielle, il devient possible d’imaginer des expériences inédites et de faire entrer l’exposition de bijoux dans une nouvelle dimension.
Si, depuis plus de trente ans, les grandes expositions consacrées à la joaillerie se sont institutionnalisées, elles ne semblent être qu’à leurs balbutiements sur le plan scénographique. Les prochaines années laissent entrevoir l’émergence de possibilités infinies, capables de transformer en profondeur la manière dont le public découvre et vit le bijou.
Vanessa Cron, Curatrice indépendante d’expositions et historienne du bijou
Mathieu Rousset-Perrier, Conservateur, Musée des Arts Décoratifs, Paris
Elise Gonnet-Pon, Directrice Europe, L’Ecole Van Cleef & Arpels
Lisa Jasinski, Responsable Patrimoine, Fred
et Isabelle Cerboneschi, Journaliste et rédactrice en chef d’Europa Star Jewellery
Justine Lamarretoday8 May 2025
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