Opals: Market & Trends
The enchanting world of opals, with its kaleidoscope of colours and diverse types, was brought vividly to life during the “Opals: Market & Trends” conference. Held with a panel of [...]
À la fin des années 1920, Van Cleef & Arpels traverse une période charnière. Au lendemain de l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes de 1925, la maison est confrontée à la disparition d’Émile Puissant. Sa veuve, Renée Puissant, fille unique d’Alfred Van Cleef, prend alors la direction artistique. Aux côtés du dessinateur René Sim Lacaze, elle forme un tandem visionnaire qui portera la maison au summum de son inventivité.
L’année 1929 signe la reconnaissance de Van Cleef & Arpels pour sa créativité et son audace. La maison participe durant l’été à l’exposition Les Arts de la bijouterie, joaillerie et orfèvrerieau Palais Galliera. Premier grand salon joaillier organisé depuis 1925, le joaillier parisien y présente d’importantes parures et plusieurs innovations, dont le collier-cravate. Près de 7 millions de visiteurs, dont un important public américain, découvrent ces créations. La notoriété de la maison, fortement renforcée aux États-Unis grâce à cet évènement culturel, ouvre la même année, au mois d’octobre, une boutique sur la 671 Fifth Avenue de New York. Mais cette stratégie d’expansion internationale va être stoppée nette avec krach du 29 octobre 1929 : Van Cleef & Arpels ferme sa première boutique américaine à peine 2 mois après son ouverture.
À Paris, les répercussions sont immédiates, et afin d’anticiper les difficultés économiques à venir, de nombreuses parures exposées au Palais Galliera quelques mois plus tôt sont démontées. Les pierres sont réutilisées pour créer de nouveaux bijoux, et les pancartes-produit des pièces détruites sont annotés de la mention « transformé ». Pourtant, paradoxalement, la contrainte économique va devenir moteur d’innovation…
À partir de 1930, et jusqu’en 1935, la maison crée avec une économie de moyens inédite. La haute joaillerie ostentatoire disparaît temporairement des collections au profit de la couleur, du métal, de l’influence mécanique, du fonctionnalisme. Aujourd’hui, les historiens reconnaissent que cette période constitue l’une des parenthèses esthétiques les plus audacieuses de Van Cleef & Arpels.
Cette nouvelle esthétique prend naissance dans un contexte intellectuel inédit porté par la création de l’Union des Artistes Modernes en 1929. Ce courant, incarné par des créateurs de renom comme Charlotte Perriand, Marcel Breuer ou le joaillier Jean Fouquet, va donner vie au style moderniste. Souhaitant promouvoir une nouvelle façon de penser et de créer, ces personnalités se dissocient de la Société des Artistes Décorateurs, qui s’inscrit dans le mouvement de l’Art Déco plus traditionnel. Dès 1928, Jean Fouquet théorise le modernisme dans un article intitulé Du Bijou et rédigé pour la revue de la chambre syndicale de la bijouterie-joaillerie et de l’orfèvrerie de Paris. Définissant le modernisme comme le fait de « s’adapter à la vie présente », il y explique les principes fondateurs de cette nouvelle esthétique qui s’inspire des nouvelles technologies, des travaux des ingénieurs, de la machinerie, de la standardisation industrielle, de la vitesse et du mouvement. Mais le modernisme est également marqué par un décloisonnement des Arts : la joaillerie peut être pensée et vécue comme une architecture du bijou. Pour lui, le joaillier doit se faire architecte, mais aussi sculpteur, peintre, ensemblier… Il y a autant de manières de créer de la joaillerie qu’il y a de métiers d’art.
Le bijou moderniste est un objet d’art total, il n’est plus un objet de parure : le décor est limité, la surcharge de pierres et d’ornements est abandonnée pour ne conserver que « des volumes utiles ». Mais la rupture la plus caractéristique du style tient certainement à cet impératif parfaitement formulé par Jean Fouquet « La valeur marchande ne doit pas intervenir pour déterminer la beauté du bijou ». Une règle d’or qui va retenir toute l’attention de la maison Van Cleef & Arpels qui, dès 1930, se l’approprie en revalorisant des matériaux considérés comme « non précieux ». Une approche non conventionnelle qui va permettre à la maison de créer des bijoux nettement plus « artistiques ».
Profondément inspirée par l’esthétique de l’Art Déco, dont la proximité est évidente dans le traitement des volumes et des oppositions graphiques, la production moderniste de Van Cleef & Arpels dans les années 1930 se caractérise par l’importance accordée à la couleur et à ses tensions chromatiques. Dès 1930, la Maison limite l’utilisation de matériaux coûteux : le platine et les diamants disparaissent progressivement au profit de nouveaux alliages, comme l’osmior (une imitation du platine) et du cristal de roche.
Si jusqu’alors la couleur était principalement introduite dans les créations de Van Cleef & Arpels par l’usage de pierres précieuses, désormais le recours à des matières aux teintes vibrantes se systématise : malachite, corail, émail, cuir coloré… L’emploi quasi généralisé de pierres ornementales donne naissance à des bijoux dits « fantaisie », où la couleur domine et se travaille en contrastes affirmés. En complément de ces jeux de couleurs, souvent complémentaires, les formes se simplifient radicalement. Le bijou est pensé dans ses lignes les plus essentielles : circulaires, géométriques, architecturées. L’atelier Verger Frères propose alors à Van Cleef & Arpels des designs audacieux et alternatifs, réalisant notamment une série remarquable de broches. Les volumes se construisent par superpositions de formes, comme une composition à plusieurs étages. Le bijou moderniste est un art du contraste : contrastes de formes, de couleurs et de matières.
Parmi l’importante production de clips-fermoirs réalisés durant cette période par la Maison, le clip-panache incarne parfaitement cette esthétique moderniste. Créé en 1931, il inspire dès l’année suivante le premier brevet d’un bijou transformable. Hautement coloré grâce à un élément en pierre dure inséré dans une encoche maintenue par un système de pince, le clip-panache est entièrement modulable : le motif central est amovible. En interchangeant les pierres, le bijou change de couleur et donc d’identité.
Parallèlement à cette production de bijoux désormais réalisés en série, la Maison parisienne développe également une importante collection d’objets d’art, toujours en collaboration avec l’atelier Verger Frères. Si les objets de luxe du quotidien font partie intégrante des créations de Van Cleef & Arpels depuis sa fondation en 1906, un nouvel élan créatif apparaît et donne vie à toute une production de pièces aux teintes douces et acidulées. Ces objets aux nouveaux coloris, dont la palette chromatique s’étend du quartz rose au vert pomme, se déclinent en veilleuses, cendriers, cadres photos ou miroirs.
Dès la fin des années 1920, l’essor des arts mécaniques fait émerger de nouveaux modèles esthétiques. L’exposition Machine Age, organisée en 1927 à New York, témoigne de l’engouement des artistes pour la machine, devenue source d’inspiration à part entière. L’univers industriel ouvre alors un champ des possibles et offre aux créateurs un nouveau langage formel. Les lignes se tendent, les volumes se rationalisent, l’ornement cède la place à la structure.
L’automobile, en particulier, influence profondément cette esthétique. L’atelier Verger Frères imagine ainsi des montres-fermoirs aux lignes radicales, directement inspirées de la calandre d’une voiture. Transposer un radiateur automobile en bijou : voilà toute l’audace du modernisme.
L’étude des pancartes-produits conservées dans la collection patrimoniale de Van Cleef & Arpels révèle que ce modèle a été conçu en plusieurs étapes. Le dessin initial est progressivement simplifié, épuré à l’extrême, jusqu’à atteindre une forme essentielle. En l’espace de quelques mois, la Maison adopte pleinement le vocabulaire moderniste. Réalisé en or, laque et onyx, ce bijou intègre un ingénieux système de lames pivotantes, breveté en 1930 par Verger Frères. Ce mécanisme permet de dévoiler le cadran et d’accéder à la lecture de l’heure. Porté en clip de revers, ce bijou-radiateur allie puissance graphique et sophistication technique, car sous son apparente rigueur industrielle se cache une mécanique savante, qui en fait toute sa préciosité.
Si avant 1930, il n’y a presque aucun exemple de bijou dépourvu de pierres précieuses chez Van Cleef & Arpels, le modernisme va introduire une nouvelle approche radicale : l’utilisation de métal sans empierrement.
L’usage du métal nu répond d’abord à une contrainte économique, mais il relève aussi d’un choix artistique affirmé. Il faut rappeler que l’Union des Artistes Modernes (UAM) explore dès la fin des années 1920 les nouveaux usages offerts par ce matériau industriel et développe un mobilier en métal tubulaire, notamment au sein du Bauhaus. Des figures comme Marcel Breuer, avec son fauteuil Wassily, ou Charlotte Perriand avec son Bar sous le toit (1927), imposent une esthétique où la structure devient décor.
Dans le bijou, les broches Cercles de Van Cleef & Arpels constituent l’exemple le plus manifeste de cette exaltation du métal nu. Composées de trois lames, en or jaune, en or blanc et en osmior, elles s’affranchissent totalement du sertissage traditionnel. Cette manière de travailler la matière, sans pierre, est entièrement inédite dans la production de la Maison. L’innovation passe aussi par la création de nouveaux alliages inoxydables, comme le duralium ou le styptor.
Mais la modernité réside également dans la versatilité du porté. La broche peut se fixer sur un sac, un chapeau, une écharpe, orner une robe ou le revers d’une veste. Cette liberté est rendue possible grâce à une innovation majeure brevetée par l’atelier Rubel Frères : la broche sans épingle. Le bijou se clipse directement sur le textile grâce à un ingénieux système de charnière. Ce dispositif, produit en série et en exclusivité pour Van Cleef & Arpels, fera pourtant l’objet de contrefaçon, comme en témoignent des archives juridiques datant de 1937. Cette sérialité du bijou fait écho à celle observée dans le mobilier moderniste, où l’objet se pense désormais en termes de reproduction et de diffusion.
Certaines réalisations sans empierrement, sont particulièrement avant-gardistes dans leurs traits et presque abstraites. Une broche-disque, réalisée vers 1932 par l’atelier Magnier et Pinçon, témoigne de cette puissance de la couleur retranscrite uniquement grâce au contraste entre l’or jaune et l’or blanc.
Toutefois, entre 1930 et 1933, quelques pièces de joaillerie sont produites dans un esprit moderniste, témoignant d’une période de transition et d’expérimentation. Ces bijoux hybrides, dont les lignes rappellent la rigueur formelle du modernisme, sont un témoignage de l’influence qu’a eue l’esthétique moderniste sur la joaillerie de l’entre-deux-guerres.
Face aux répercussions économiques du krach de 1929, Van Cleef & Arpels intensifie sa créativité et repense l’objet précieux à travers le prisme de l’usage. Le bijou ne doit plus seulement séduire : il doit servir.
En 1933, la Maison s’associe à l’atelier Langlois, spécialisé dans la fabrication de boîtiers. Ensemble, ils développent et déposent le brevet de la minaudière : un coffret structuré en métal, composé de compartiments destinés à accueillir les indispensables de l’élégance. Si la minaudière est aujourd’hui associée à l’univers féminin, des recherches récentes menées dans les archives de la Maison révèlent l’existence de variantes destinées à une clientèle masculine.
Richement décorées, les minaudières arborent guillochages, motifs géométriques, empierrements délicats. Le travail du métal y est d’une inventivité remarquable : effets de texture, jeux d’optique, reliefs subtils. Le détail devient un langage à part entière. Pouvant contenir clés, briquet, rouge à lèvres, montre ou peigne, cette « boîte d’élégance » rencontre un succès immédiat dès son lancement en 1933. De nombreux exemplaires sont réalisés en métaux non précieux, tels que le styptor, confirmant la volonté de la Maison d’explorer de nouveaux alliages dans un contexte économique toujours contraint.
Objet éminemment pratique, la minaudière s’inscrit dans une époque où le fonctionnalisme gagne du terrain, notamment dans l’univers du voyage. Le développement de l’automobile et du train transforme les modes de vie et impose une nouvelle mobilité. Inspirée des malles de voyage, la minaudière est pensée comme un espace parfaitement agencé, où chaque compartiment répond à une fonction précise. Compacte, rationnelle, sophistiquée : elle incarne la modernité en mouvement.
À partir de 1933, Van Cleef & Arpels opère un retour affirmé vers la haute joaillerie et dépose le brevet du célèbre Serti mystérieux. Le principe est révolutionnaire : rendre le métal invisible afin de magnifier la pierre. Les gemmes, maintenues par un ingénieux système de rails dissimulés, semblent suspendues sans aucune griffe apparente. Cette démarche marque un tournant esthétique majeur en opposition avec les principes du modernisme. Grâce à une stratégie publicitaire ambitieuse, Van Cleef & Arpels réaffirme son identité joaillière et valorise cette prouesse technique comme une signature.
Le modernisme apparaît ainsi comme une parenthèse stylistique, qui se referme progressivement entre 1933 et 1935. À partir de 1935, les créations très empierrées réapparaissent : platine, diamants, rubis, saphirs et émeraudes retrouvent leur centralité. Le clip Copeau, dessiné par Pierre Sterlé pour la Maison, en constitue une illustration éclatante. En 1937, une nouvelle étape s’ouvre avec la nomination de Renée Puissant à la direction générale de la Maison, marquant le début d’un nouveau chapitre. Pour autant, le modernisme ne disparaît pas totalement. Son influence perdure au-delà des années 1930. Certaines pièces emblématiques, comme la montre Ludo ou les clips Chardons, traduisent encore une stylisation presque abstraite des formes naturelles.
Plus largement, l’esthétique moderniste inspire ce que l’on appellera la « bijouterie boutique », qui se développe en France notamment durant les Trente Glorieuses. Cette approche limite les coûts de production en restreignant l’usage des pierres précieuses, privilégiant le métal, les alliages innovants et les lignes épurées.
Les livres de comptes et archives du joaillier parisien révèlent d’ailleurs que le style moderniste a reçu une réception contrastée à l’époque. Si une partie de la clientèle, en quête de modernité et d’avant-garde, adopte ces créations, de nombreuses pièces restent invendues pendant plusieurs années. Certaines ne trouvent acquéreur que dans les années 1970, lorsque l’esthétique Art Déco revient sur le devant de la scène et suscite un regain d’intérêt.
Enfin, l’exposition internationale de 1937 consacrée aux arts et aux techniques permet à Van Cleef & Arpels de présenter ses grandes innovations : le Serti mystérieux et la minaudière. Deux créations emblématiques des années 1930 qui incarnent, chacune à leur manière, les deux visions de la joaillerie qui ont cohabité au sein de la Maison sous la direction artistique de Renée Puissant.
Émilie Berard, Directrice de la Collection Patrimoine de Van Cleef & Arpels
Marion Mouchard, Doctorante en Histoire de l’art au Centre André-Chastel
Claudia Carlettitoday12 May 2024
The enchanting world of opals, with its kaleidoscope of colours and diverse types, was brought vividly to life during the “Opals: Market & Trends” conference. Held with a panel of [...]