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GEMMES ORNEMENTALES : LA NOUVELLE FRONTIèRE CRéATIVE – EXPERTISE, MARCHé ET NOUVELLES EXIGENCES DU SECTEUR

today8 May 2026

Written by: Justine Lamarre

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En partenariat avec l’Association Gemmologie et Francophonie et dans le prolongement de l’exposition Sublimer la matière, GemGenève a consacré une table ronde aux pierres ornementales lors de sa 10ᵉ édition.

Si certaines variétés comme la malachite, l’onyx ou l’œil-de-tigre sont bien connues du grand public en raison de leur présence affirmée dans la bijouterie et la joaillerie, elles ne représentent qu’une infime partie de cette famille minérale. Le terme « pierres ornementales » recouvre en réalité plusieurs centaines de variétés aux couleurs, textures et motifs extrêmement divers, et cet immense répertoire de matières constitue un terrain d’exploration illimité pour les créateurs et les joailliers.

Fascinantes pour les gemmologues comme pour les lapidaires, ces gemmes permettent, d’un point de vue créatif et artistique, d’aller au-delà de tout ce qu’il est possible de réaliser avec des pierres précieuses. Pourtant leur usage reste limité et restreint dans l’industrie de la joaillerie. Alors, comment expliquer un tel paradoxe ? GemGenève a creusé la question pour tenter de comprendre les raisons qui limitent réellement leur usage par le marché…

Les pierres ornementales : une source inépuisable de créativité

Un répertoire minéral encore sous-exploité

Gemmologue et lapidaire de formation, Emmanuel Thoreux est un spécialiste des pierres, pourtant c’est bien tardivement qu’il s’est intéressé aux pierres ornementales. Après s’être spécialisé dans les pierres de couleur puis dans le diamant, c’est presque par hasard, lors d’un voyage au Tucson Gem, Mineral & Fossil Show, qu’il découvre le jaspe de Biggs. Ce jaspe originaire d’Oregon, mais méconnu en Europe, va l’inciter à se documenter sur ces gemmes dites « ornementales » et lui faire prendre conscience d’une réalité : il existe actuellement une immense quantité de minéraux aux propriétés fascinantes que l’industrie de la joaillerie n’exploite pas encore. 

La question ne devient alors pas tant de savoir pourquoi ce répertoire de matières est sous-exploité, mais comment donner envie aux artistes, aux joailliers et aux grandes maisons de sortir des sentiers battus et d’explorer ces matières encore inédites ?

Le volume comme terrain d’expression

À la différence des pierres précieuses ou des pierres fines, traditionnellement taillées en facettes, les pierres ornementales donnent au lapidaire la possibilité de créer des formes plus variées et plus complexes. C’est précisément cette liberté créative qui séduit Damien Lemercier, dirigeant de la Maison Lemercier, l’un des plus anciens ateliers lapidaires parisiens. Parce qu’elles permettent de travailler la matière autrement, c’est-à-dire en volume, les pierres ornementales offrent la possibilité de s’affranchir des codes traditionnels de la taille et d’être ainsi plus créatif.

Chaque pierre, par sa couleur, sa texture, sa dureté ou sa structure interne, suggère ainsi des approches différentes et ouvre des perspectives esthétiques inédites.

Le jeu des couleurs, de l’opacité ou de la transparence, c’est également ce qui a séduit Elsa Marceau, glypticienne indépendante formée au sein de la Maison Lemercier. Son intérêt pour les pierres ornementales s’est développé naturellement lorsqu’elle a souhaité travailler davantage la pierre en volume. Réalisant des œuvres tridimensionnelles, son approche sculpturale l’a amenée à prendre conscience d’une réalité essentielle : en glyptique, lorsque l’objectif est d’obtenir un résultat irréprochable, l’analyse de la matière constitue une étape fondamentale. Avant même de commencer le travail de taille, il est indispensable d’évaluer la qualité de la pierre, d’en lire les inclusions et les veines, mais aussi d’identifier ses éventuels défauts afin d’exploiter pleinement le potentiel de la pierre.

Apprivoiser les inclusions

Si les inclusions sont généralement perçues par le lapidaire comme un élément déterminant dans la taille, car capables de fragiliser la pierre, pour Elsa Marceau elles sont une véritable source d’inspiration. Travaillant principalement le cristal de roche, dont elle a fait son matériau de prédilection, elle utilise ses inclusions comme autant de motifs à révéler et à mettre en valeur. La technique du reverse intaglio, qu’elle affectionne particulièrement, lui permet notamment de jouer avec ces singularités minérales et de leur donner une nouvelle dimension. Une démarche qui témoigne de l’immense terrain de jeu que représentent les pierres ornementales pour un créateur : leurs inclusions, leurs veines et leurs motifs viennent guider la création.

Les pierres ornementales et le marché de la joaillerie

Convaincre les joailliers et les clients

Turquoise, malachite, lapis-lazuli… Si les pierres ornementales offrent une palette chromatique extrêmement variée et particulièrement attirante pour l’œil, convaincre les joailliers de les intégrer à leurs créations demande un important travail de pédagogie… Bien qu’elles puissent être travaillées autant en pierre de centre qu’en pierre d’agrément, chaque pierre présente des nuances, des veines et des motifs uniques qui lui sont propres. Cette singularité fait toute leur beauté, mais elle rend également impossible la production de pièces parfaitement identiques. Pour Damien Lemercier, garantir une fabrication standardisée relève donc du défi, voire de l’impossible.

D’autre part, le travail des pierres ornementales est beaucoup plus complexe pour le lapidaire, notamment en raison de leur indice de dureté, beaucoup moins résistant qu’une pierre précieuse. Le temps de travail est nettement supérieur, surtout concernant l’étape du polissage qui nécessite une technique et une maîtrise absolue. Lorsque le lapidaire travaille sur un volume ou sur des courbes, il lui est impossible de tailler la matière avec la même meule, il doit continuellement adapter son outil à la surface qu’il travaille. 

Ce surcoût de temps se répercute donc inévitablement sur le prix de fabrication d’une pièce, et il faut être capable de convaincre les joailliers d’absorber ce coût de production. Or, pour Candice Caplan, c’est justement cette technicité particulière qui explique que les pierres ornementales offrent des qualités de poli beaucoup plus exceptionnelles que certaines pierres précieuses ou fines. 

Un temps de travail & prise de risque

Souvent hétérogènes, parfois friables, elles obligent le lapidaire à adapter constamment ses techniques de travail. Lorsqu’elle travaille la calcédoine bleue de Madagascar, Elsa Marceau tâtonne constamment pour ajuster son geste à la pierre dont les différentes zones présentent des textures et des duretés variables, allant même jusqu’à utiliser des instruments de polissage sur les parties les plus délicates. Ce travail permanent d’adaptation allonge considérablement les temps de fabrication et, par conséquent, le coût de la pièce. 

Parce que la taille d’une pierre ornementale est toujours plus « risquée », il faut savoir convaincre le client de s’aventurer dans cette expérience et d’accepter une part d’inconnu : celui du résultat. Contrairement aux gemmes traditionnelles, dont le rendu est relativement prévisible, avec les pierres ornementales, les couleurs et les veinages se révèlent progressivement au fil du travail, pouvant réserver aussi bien de belles surprises que quelques déceptions.

Instabilité & rareté

Pour Candice Caplan, il faut également souligner une autre caractéristique : les pierres ornementales présentent parfois des propriétés qui ne sont pas adaptées à un usage en joaillerie. La turquoise, par exemple, est une pierre très poreuse et sensible à l’acidité. Elle peut réagir au contact de parfums ou de certains savons et s’oxyder avec le temps, en ayant notamment tendance à verdir. La pierre doit donc avoir été préalablement stabilisée pour être utilisée.

Si les pierres ornementales ont connu un véritable âge d’or en joaillerie dans les années 1970 et 1980, les grandes maisons continuent encore de travailler ces matériaux, mais peut-être d’une manière moins soutenue. Cette évolution s’explique spécifiquement par la raréfaction de certaines matières, comme la turquoise, dont il devient plus complexe de se procurer des pierres répondant aux standards de qualité exigés par les grandes maisons.

Candice Caplan souligne d’ailleurs qu’elle détecte de plus en plus fréquemment, lors d’analyses en laboratoire, la présence de matières agglomérées, c’est-à-dire de pierres reconstituées à partir de poudre ou de fragments de pierre. La législation contribue également à restreindre les possibilités de travailler certaines matières, les grandes maisons ayant toutes adopté des chartes d’approvisionnement et de traçabilité particulièrement strictes.

Le défi des objets anciens

Damien Lemercier révèle être très régulièrement sollicité pour restaurer des pièces anciennes nécessitant le remplacement de pierres ornementales, qu’il s’agisse d’une pierre cassée, altérée ou ayant perdu sa couleur au fil du temps. Le défi consiste souvent à ne remplacer qu’une seule pierre au sein d’un ensemble ancien, tout en respectant parfaitement l’esthétique d’origine. L’enjeu devient alors de recréer artificiellement une patine comparable à celles d’une pierre taillée il y a cinquante ou soixante ans, afin qu’elle s’intègre harmonieusement à l’ensemble. Reproduire une surface légèrement dépolie s’avère alors être un exercice particulièrement exigeant, à la frontière entre restauration et création.

S’initier aux pierres ornementales

Relativement plus accessibles que les pierres précieuses ou les pierres fines, les pierres ornementales ne s’appréhendent pas uniquement par la théorie : elles obligent à un regard, de la curiosité et beaucoup de pratique.

Pour Candice Caplan, la première étape est d’apprendre à observer. Fréquenter les bourses minéralogiques est un excellent moyen de découvrir la plus grande diversité de matériaux possible et de se constituer une mémoire visuelle et gemmologique.

Concernant le travail de la matière, d’après Elsa Marceau, il est tout à fait possible de s’initier à la taille de manière artisanale. En glyptique, le plus simple est de commencer avec une « pièce à main » avec simplement des outils de dentiste. Le glypticien fabriquera ensuite lui-même ses propres outils afin de les adapter à ses besoins. Dans un métier dans lequel l’apprentissage repose davantage sur l’expérimentation que sur la transmission, observer, tester et expérimenter différents abrasifs permet de comprendre le comportement propre à chaque matériau et d’en révéler toute la beauté.

Nos remerciements à :

Candice Caplan, directrice du laboratoire GGTL

Emmanuel Thoreux, gemmologue

Damien Lemercier, lapidaire et dirigeant de la maison Lemercier

Elsa Marceau, artiste glypticienne

Martial Bonnet, joaillier et gemmologue

Marie Chabrol, gemmologue et historienne du bijou

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